En
ce 31 décembre, assis sur les dernières marches de cet escalier
de bois, dans ce hall d'hôtel où nous finirons l'année, je te
regarde discuter, rire et t'amuser avec tes amies. Tu
sembles épanouie, ta gaîté, ta douceur naturelle, ton accent
chaud et roulant de Dordogne, tes grands yeux rieurs et leur
regard franc, Ton écoute des autres donne chaud au coeur. Tu
es céleste dans cette modeste tenue noire à paillette d'argent Que
tu as voulu mettre pour l'occasion. Dans un moment, nous
passerons à table et réveillonnerons. Appuyé contre la rambarde,
je me repais de ton image et je pense. Je reviens sur cette
année écoulée. Intuitivement, je sens que je perds chaque
jour un peu plus de tout. Mais, j'espère que tu l'ignores
encore ! Tu me vois songeur, tu me crois contrarié, boudeur,
Je suis accablé par cette désagrégation en cours qui nous
brisera inexorablement ! Je t'admire, je t'aime encore. Avant
de te perdre définitivement, je cherche; Comment nous en
sommes arrivés là, comment te reconquérir ! Que n'ais-je
su t'offrir ? Que puis-je te donner aujourd'hui Pour regagner
cet amour que tu me portais, Cette complicité qui nous unissait. Tu
me dis gentil, intelligent, attentionné, mais, ce n'est pas
suffisant ! L'amour ce n'est pas cela. Mon chien aussi
est gentil, intelligent, attentionné. Surtout quand il a
faim ! Et en plus il ne risque de me contrarier, il
ne me dit jamais un mot ! Le temps qui passe et les multiples
petits tracas de la vie Nous séparent chaque jour un peu
plus. Je n'ai dû savoir t'entendre, t'offrir la vie dont
tu rêvais. Je sais déjà que le petit cadeau, le repas aux
chandelles, le doux calin d'un instant, La sécurité de mes
épaules, mon écoute et mon empathie ne suffiront plus. Maintenant
que tu vas enfin gagner les grands combats de ta vie, Que
tes enfants ne dépendront plus exclusivement de toi, Que
tu seras libérée d'un passé pesant, Que tu as retrouvé un
certain équilibre, tu es fatiguée et désires pouvoir te reposer, Devenir
autonome, profiter de cette indépendence Que tu n'as jamais
connue. Cela , je ne pourrai te l'offrir ! J'ai trop besoin
de toi, je suis égoïste, Je ne deviendrai jamais l'ombre
de ton ombre. Je ne serai pas ton Cyrano ! Ce n'est pas
mon amour qui suffira pour me faire aimer de toi. Ce sera
ton besoin de moi. Comment pourrais-je encore me rendre indispensable Et
prolonger les quelques mois qu'ils nous restent ? Que puis-je
faire pour retrouver ma compagne d'antan ? Alors que je l'encombre
déjà. Si j'étais capable de te dire ce que je ressens, tu
éclaterais de rire. Tu penserais sincèrement que ton écorché
vif S'inquiète inutilement et je gâcherais ta fête. Je
ne pourrai que te crier "au secours, nous allons nous noyer"
, Tu recevrais cette intuition comme un cauchemar d'enfant. C'est
connu, les hommes sont de grands enfants ! L'angoisse m'étouffe,
m'empêche de raisonner, personne ne peut m'aider. De toute
façon, je ne sais comment m'est venu ce pressentiment, Je
ne pourrai l'expliquer avec des mots, en trouver les causes. Hier,
nous nous aimions, aujourd'hui tu m'aimes moins, demain
tu ne m'aimeras plus. Tout à l'heure nous passerons à table. Un
merveilleux dîner gastronomique nous attend. Nous valserons
sur les cendres de notre amour. Les amis admireront notre
couple. J'en connais même certains et certaines qui envieront
notre union. Ce bonheur, et cette fidélité qu'elle irradie
encore. Avec panache, nous enterrerons cette année passée, Plein
d'espoir nous ferons des souhaits et échangerons des voeux pour
la nouvelle. Le repas sera enjoué, le vin généreux, La
vie pétillera au feu de notre amour qui se consume. Ce sera
le ventre noué par la peur que je t'embrasserai Pour te souhaiter
un bonheur sans faille et la réussite de notre couple Alors
que je n'y crois plus et peut-être toi non plus. Ce sera
ma façon de conjurer le destin. Tel un gosse j'offrirai mes
richesses à ce Dieu de minuit qui ne m'entendra pas. Allez,
le repas est prêt. Dans un joyeux brouhaha, nos amis se pressent
vers la table. Nous n'en avons plus pour longtemps, alors,
ne gâchons pas la fête, Profitons des instants de bonheur
qui nous restent, ils ne reviendront jamais. A table nous
serons séparés. Mais, tout à l'heure, peut-être pourrais-je
danser avec toi, Te serrer dans mes bras et valser jusqu'à
l'aube.